#332 Les heures rouges – Leni Zumas

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Le résumé…

États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Ro, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du XIXe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Mon avis…

Ce livre s’inscrit dans la lignée des romans de Margaret Atwood et de Maggie Nelson, entre autres, et le revendique. En effet, la proximité est palpable. Leni Zumas explore ici un futur bien sombre, en particulier pour les femmes, et surtout pour elles en réalité. Les personnages sont tous très différents et singuliers, pourtant ils se rejoignent tous à travers une chose : le genre féminin. Susan, Ro, Mattie, Gin… Elles subissent toutes les mêmes conditions, les mêmes règles et les mêmes contraintes. Mais elles se distinguent par leurs réactions variées. Si, au début, je n’ai pas complétement accroché à l’intrigue, car j’avais du mal à percevoir les personnalités de chacune. Mais, petit à petit, on comprend qu’aucune n’est prévisible. Ce sont des êtres de papier doués de leur propre volonté, qui sont en lutte contre un système qui cherche à les figer et les brider.

Après un certain nombre de pages, donc, j’ai enfin pu éprouver du plaisir à la lecture, me laisser aller aux lois de la complexité humaine que reproduit à la perfection l’autrice. C’est en fait quand chacune commence à prendre son destin en main, à sa façon, et à questionner le monde dans lequel elles vivent, que le récit devient plus intéressant. Là, on ressent l’envie de voir où les mènera leur lutte, ou au contraire l’absence de celle-ci. Car Leni Zumas décrit des combats féminins dans leur multiplicité, dans leur singularité. Aucun combat ne ressemble à un autre. Et c’est ce qui fait toute la beauté de ce roman. Tout en jouant avec des références au passé, comme les fameux procès de sorcellerie de Salem, l’autrice aborde notre futur avec clairvoyance et pertinence. Entre la femme au foyer que les pages désignent comme « l’épouse », la professeure et biographe qui désespère d’avoir un enfant, la jeune fille intelligente et promise à un grand avenir qui se retrouve malgré elle enceinte, et la guérisseuse qui ne cherche qu’à aider les femmes qui le lui demandent mais finit accusée d’être une sorcière, quel espace reste-t-il pour la liberté ? pour l’autodétermination ? pour l’individualité ? Et, in fine, les questions que soulève le roman, et auxquelles nous sommes invités à trouver une réponse, ce sont aussi : Quelle place pour LES femmeS dans le futur que nous construisons pour notre monde ? Enfin, pour quels droits voulons-nous, aujourd’hui, nous battre ? A méditer.

Carte d’identité du livre

Titre : Les heures rouges
Autrice : Leni Zumas
Traductrice : Anne Rabinovitch
Éditeur : Presses de la Cité
Date de parution : 16 août 2018

4 étoiles

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Merci aux éditions Presses de la Cité et à NetGalley France pour cette lecture.

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#316 Autonome – Annalee Newitz

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Le résumé…

2144. Jack Chen, une ancienne scientifique et militante antibrevets, synthétise désormais des médicaments pirates. Robin des bois des temps modernes, elle sillonne les océans dans son sous-marin, vendant ses produits à bas prix aux populations incapables de s’offrir les molécules originales. Mais sa dernière «création», dérivée du Zacuity, une pilule qui augmente l’attrait pour son travail, semble provoquer une addiction très rapide, et les morts se multiplient. Toutes les victimes se sont, littéralement, tuées à la tâche.
Persuadée que ce n’est pas elle qui est coupable, mais la molécule originale, Jack va tout mettre en œuvre pour le prouver et trouver un remède. Mais, afin de la faire taire définitivement, on a lancé à ses trousses un biobot militaire, Paladin, dont c’est la première mission sur le terrain.

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Mon avis…

Je n’avais pas lu de science-fiction depuis très, très longtemps. Si bien qu’en voyant ce roman dans le catalogue des éditions Denoël, je me suis dit : et pourquoi ne pas m’y remettre un peu ? Autonome est un roman qui demande quelques pages d’adaptation car, comme souvent avec la SF, le lecteur est transporté dans un monde régi par des lois bien différentes de celles que nous connaissons. Il faut en découvrir le fonctionnement politique, économique, social, en comprendre l’organisation, la géographie, les moeurs, et parfois même parcourir des décennies d’histoires en quelques lignes. Cela fait beaucoup de renseignements à assimiler et peut décourager certains lecteurs. Ce passage est plutôt bien ménagé dans Autonome. L’autrice parvient à ne pas trop nous perdre. C’est dans notre monde que se déroule cette histoire, plus d’un siècle dans le futur. Tout est loin d’avoir évolué dans le bon sens. Les humains, comme les robots, sont asservis et, s’ils peuvent parfois gagner leur autonomie, ce n’est pas donné à tout le monde. Les médicaments sont réservés aux plus riches, en raison d’une politique des brevets très douteuse, et ils sont désormais capables de tout modifier dans le corps humain. C’est à une crise de ce système que fait face Jack Chen : après avoir copié un médicament et en avoir fourni la version pirate à des populations modestes, elle réalise que celui-ci pousse à la mort ses utilisateurs. Elle va très vite se rendre compte que ce n’est pas la copie du médicament qui pose problème mais bien l’original.

Ce roman possède clairement une dimension critique importante et nous permet de réfléchir aux dysfonctionnements de notre propre société. Celle décrite dans Autonome est en effet un des scénarii probables s’inscrivant dans le prolongement du monde dans lequel nous vivons. J’ai tout particulièrement apprécié cette porte ouverte sur une réflexion à la fois philosophique et concrète. L’univers du roman n’est pas si éloigné du nôtre. Pourtant, j’avoue avoir eu du mal, au début, à me sentir réellement impliquée dans l’intrigue. Je ne saurais exactement dire pourquoi. J’avais l’impression de lire l’ensemble avec une certaine distance. Cela s’est progressivement amélioré quand l’autrice a su faire tomber les barrières et me laisser approcher et apprécier la psychologie des personnages. En même temps, on se familiarise de plus en plus avec ce possible futur, on l’apprivoise et on le comprend mieux. Si bien que la lecture, petit à petit, se fait plus légère. Je ne saurais que conseiller ce roman aux amateurs de SF, et éventuellement à ceux qui n’en ont pas l’habitude, à condition qu’ils soient attirés par la 4e de couverture. Sans s’accrocher à cette histoire, on peut vite s’égarer et perdre le plaisir de la lecture. Aux amateurs de robots et à ceux qui ne craignent pas les problématiques scientifiques, je recommande ce livre. 

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En quelques mots…

Science-Fiction
sur la question de la liberté
humains et robots
parfois complexe
une écriture maîtrisée

Carte d’identité du livre

Titre : Autonome
Autrice : Annalee Newitz
Traducteur : Gilles Goullet
Éditeur : Denoël
Date de parution : 07 juin 2018

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Merci aux éditions Denoël pour cette lecture.

#291 La permaculture : en route pour la transition écologique – Grégory Derville

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Le résumé…

Mais c’est quoi au juste la permaculture ?

Bien au delà de la technique de jardinage à laquelle elle est trop souvent réduite, la permaculture est tout à la fois une philosophie, une science, un ensemble de techniques ou de pratiques, et une stratégie. Une philosophie qui nous invite à adopter un positionnement bienveillant, à être dans une posture d’observation constante, à envisager les opportunités plutôt que les problèmes, à considérer les situations dans leur ensemble plutôt que fragmentées…

Applicables à de nombreux domaines (jardinage, éco-construction, gestion de l’eau…), la permaculture apparaît de plus en plus comme la solution qui nous permettra de répondre à l’ampleur de la crise écologique qui s’annonce.

Changer nos modes de vie pour produire nous-mêmes une plus grande part de notre alimentation, mieux préserver nos sols, économiser davantage l’eau et l’énergie.

Mon avis…

Il y avait plusieurs raisons pour que je ne lise jamais un tel livre : 1) je ne savais même pas ce qu’était la permaculture et 2) je n’ai pas d’extérieur. Mais voilà, je me suis dit que ce serait bien dommage de mourir bête, donc j’ai ouvert cet ouvrage et… je l’ai trouvé passionnant ! La permaculture, ce n’est pas que du jardinage, soyons clair. C’est bien plus que ça : une philosophie, un mode de vie, une façon de penser… Non, ce n’est pas un écologisme radical. Grégory Derville commence par rappeler ces bases de la permaculture, en nous disant avant tout ce que ça n’est pas – pour couper court aux clichés – puis nous dit ce que c’est. Et on se rend compte de l’ampleur du phénomène, et surtout de son impact possible sur la planète. Aujourd’hui, que j’aimerais avoir la possibilité de mettre tous les conseils de ce livre en oeuvre. Et ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est que tout y est : c’est à la fois synthétique et détaillé. La mise en page et l’écriture sont très plaisantes, si bien que même les plus novices – dont je fais partie – s’y retrouvent ! Ce qu’on comprend aussi, c’est qu’on peut commencer doucement, à son propre rythme, et que le mieux n’est pas d’essayer de tout faire ou de trop en faire mais de faire les choses bien ! Ou plutôt, de laisser faire les choses. Car la permaculture, c’est le retour en force de la nature. Il y a déjà tout ce qu’il faut dans la nature, il s’agit maintenant de la laisser reprendre le dessus. La permaculture se fonde sur ce que nous donne la nature, mais aussi sur ce que les progrès scientifiques nous ont appris. Il ne s’agit pas de revenir à la préhistoire ou d’avoir une philosophie archaïque et rétrograde, loin de là ! Il n’y a rien de plus moderne et futuriste que la permaculture, car elle est la clé du futur. C’est pour cette raison que, alors que je vous parle surtout de romans, j’ai voulu vous parler de ce livre. Pour que, peut-être, vous découvriez, vous aussi, la permaculture, et que vous réalisiez que, vous aussi, vous avez la possibilité d’agir à votre façon ! Même si vous n’avez pas une âme de jardinier, même si vous n’y connaissez rien écologie, même si vous n’êtes pas scientifique pour deux sous, la permaculture est pour vous !

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#256 Notre vie dans les forêts – Marie Darrieussecq

Le résumé…

Une femme écrit au fond d’une forêt. Son corps et le monde partent en morceaux. Avant, elle était psychologue. Elle se souvient qu’elle rendait visite à une femme qui lui ressemblait trait pour trait, et qu’elle tentait de soigner un homme.

Mon avis… 

Notre vie dans les forêts est probablement un des livres que j’attendais le plus pour cette rentrée littéraire. Marie Darrieussecq y renoue avec le style de son premier roman, Truismes, et nous présente un récit dystopique à la première personne, très troublant, sous la forme d’un journal écrit dans les dernières heures d’une vie bien étrange… On ne sait pas trop à quelle époque tout cela se passe, mais elle n’est pas si éloignée de nous. Reprenant le thème très actuel du transhumanisme, l’auteure nous présente un monde où les hommes ont trouvé la solution pour vivre éternellement. Les plus riches ont leur clone attitré, un réservoir d’organes à leur disposition pour pallier à tout problème de santé… La narratrice semble en faire partie. Mais tout n’est pas si simple. Sa vie touche à sa fin, ce qui n’aurait jamais dû advenir… Qu’en est-il vraiment ? Comment a-t-elle atterri dans cette forêt, à se terrer comme une bête traquée, à nous raconter avec confusion son histoire ?

Ce roman est teinté d’inquiétude, d’angoisse, d’incompréhension. Les personnages sont confrontés à des choses qu’ils ne parviennent pas à appréhender. Ils sont constamment connectés à tout : leurs mains sont devenus des souris, leur esprit des ordinateurs, leurs yeux des écrans… Qu’est-ce qui les différencie désormais des robots ? Toute la question est là. Marie ou Viviane, la narratrice, s’interroge. Elle éprouve d’étranges sentiments pour son clone, qu’elle a tendance à voir comme une sœur jumelle, une sœur parfaite, sans tous les défauts qu’elle a elle-même. Elle ne la rencontre que dans une atmosphère aseptisée, elle est sans cesse surveiller, mais le lien grandit. La grande question dans ce roman, c’est finalement la place qu’il reste pour l’humanité, dans un monde où l’humain peut vivre éternellement, s’il en a les moyens. Et, d’ailleurs, où commence l’humanité d’un être ? Toutes ces questions se bousculent dans l’esprit de la narratrice, puis dans le nôtre. Progressivement, Marie Darrieussecq nous suggère quelques éléments de réponse, nous décrit le monde tristement réaliste qu’elle a imaginé, use de son talent pour nous accrocher à son récit. On ne lâche pas ce livre avant de l’avoir fini. Une perle de cette rentrée littéraire, définitivement.

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