#340 Qui a tué mon père – Édouard Louis

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Le résumé…

« L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »

Mon avis…

J’ai enfin lu le très court récit d’Édouard Louis, intitulé Qui a tué mon père. Dans ce texte autobiographique, l’auteur évoque la vie dans les pauvres villages de province, ses obstacles et ses difficultés, et établit un lien direct avec la politique. Il s’agit d’un livre engagé, qui décortique les processus qui ont mené son propre père à avoir l’existence qu’il a eue. Par le biais de la micro-histoire, Édouard Louis interroge la macro-histoire, introduit de la sociologie dans l’anecdote. Il explique les liens qui nous semblent parfois abstraits et invisibles et qui pourtant unissent étroitement notre vie quotidienne et la politique. Non, les décisions prises par ceux qui ont le pouvoir ne sont pas anodines. Elles ont un impact réel.

Qui a tué mon père n’est pas une question, mais une réponse. En lisant ce texte, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au « J’accuse » de Zola. Il y a véritablement une dimension non seulement polémique mais aussi et surtout accusatrice. Édouard Louis ne tait aucun nom. Il ne s’attaque pas vaguement aux « politiques », aux « puissants », ou autres « gouvernements ». Il nomme : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron, Manuel Valls, Myriam El Khomri… Ils y passent tous, et à raison.

Dans ses descriptions de la vie à la campagne, j’ai reconnu le village dans lequel j’ai grandi. D’ailleurs, Édouard Louis et moi venons de la même région, du même « coin », et son expérience semble avoir rencontré la mienne, dans une certaine mesure. Dans sa colère, j’ai aussi retrouvé la mienne. Dans sa vérité, j’ai lu celle dont j’ai toujours eu conscience sans forcément oser la dire au plus grand nombre. Tout comme dans sa volonté d’apostropher le monde, de dénoncer, d’ouvrir des yeux et des oreilles, de crier sur tous les toits ce que beaucoup se refusent à voir et à dire, j’ai retrouvé ma soif de voir les choses changer. Il s’agit d’un texte fort, puissant, agressif. Il déplait à certains, sans surprise. Mais il est une parole qu’il ne faut plus taire, une réalité qu’il faut cesser d’ignorer.

Carte d’identité du livre

Titre : Qui a tué mon père
Autrice : Édouard Louis
Éditeur : Seuil
Date de parution : 03 mai 2018

5 étoiles

#301 Si souvent éloignée de vous – Marlène Schiappa

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Le résumé…

Telle une Madame de Sévigné moderne, Marlène  Schiappa écrit à ses filles dès qu’elle part en déplacement.
On découvre une femme combative sur tous les fronts : une mère dévouée à ses enfants et passionnée  par ses engagements.
Aux confins de l’intime et du politique, ce récit à la fois  exceptionnel et universel nous dévoile le cœur d’une  mère au service du gouvernement à l’heure où la parole  des femmes se libère dans le monde entier.

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Mon avis…

Marlène Schiappa, « secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes » depuis mai 2017, est aussi écrivaine. Certains le savaient depuis longtemps, d’autres l’ont découvert à son élection, d’autres plus récemment encore. Ce livre, Si souvent éloignée de vous, a déjà fait un mini scandale à peine sorti. Comme souvent, il a été critiqué de manière assez virulente par des gens qui, pour certains, ne l’avaient probablement même pas encore lu. Quelques extraits par-ci par-là, et les imaginaires s’emballent. Alors, je me suis dit que j’allais ouvrir ce fameux bouquin et découvrir par moi-même les « lettres » de Marlène Schiappa « à ses filles ». Pourquoi ces guillemets ? Parce qu’à mon humble avis, ces lettres ne sont pas destinées à ses filles (pour certaines, en tout cas, je ne l’espère pas) d’autant que certaines ont recours à un « vous » qui renvoie à… « nous », lecteurs ! Donc, parfois, ce sont des lettres qui nous sont adressées, sachons-le. Marlène Schiappa commence son livre avec un avis à ses lecteurs, qui nous dit notamment :

Avertissement : ce livre n’est ni une communication gouvernementale ni un bilan d’action politique, mais un récit purement personnel, partiel et parfois romancé.

En effet, il s’agit d’un récit très personnel, celui de la vie quotidienne d’une femme de 35 ans, qui n’a d’ailleurs pas tout à fait une vie comme celle de n’importe qui. Nécessairement, en tant que femme politique, elle nous parle de politique. Jusqu’ici, c’est logique. Elle nous parle (beaucoup) de ses filles, sujet central du livre (que je n’ose appeler un roman !). Marlène Schiappa nous fait donc son autoportrait, celui d’une femme qui est partie d’en bas pour arriver très haut, qui a réalisé ses rêves : une femme qui a réussi et qui a travaillé pour cela. Honnêtement, ceux qui lui reprocheront de s’en vanter feront probablement preuve d’une certaine hypocrisie. Ce livre est le récit d’un engagement, d’un investissement, et il est très intéressant d’avoir le point de vue personnel de l’autrice et secrétaire d’état. Sur ce plan, j’ai beaucoup aimé le livre.

Oui mais voilà, ce livre n’a pas seulement pour objet de dire comment Marlène Schiappa en est arrivée là. Parfois, on se demande un peu ce qu’on est en train de lire, avec certains passages déconcertants sur du shampoing, des pains au chocolat et des sucrettes… Ce sont des extraits du livre qui, personnellement, m’ont laissée perplexe. Il y a plusieurs Marlène Schiappa dans ce livre. Une qui veut nous prouver par a+b qu’elle a mérité sa place, et qui a raison de le faire : qui ne le ferait pas, honnêtement ? Une aussi qui s’extasie sur les petits moments du quotidien qui font que la vie est belle, et qui nous noie sous son optimisme débordant…  et après tout, pourquoi pas ? C’est le sel de la vie, dirons-nous. Il y a aussi la mère, omniprésente, qui semble ne vivre et ne s’accomplir qu’à travers ses enfants, et c’est son droit. Et puis il y a la femme politique, sur laquelle nous reviendrons. Enfin, il y a la Marlène Schiappa féministe, ou plutôt qui se dit féministe. Elle l’est sous certains aspects, j’imagine. Elle se bat parfois pour l’égalité hommes-femmes, c’est son boulot, après tout. Oui mais voilà, c’est un féminisme légèrement dépassé que semble représenter Schiappa, fortement influencée par Badinter tout en citant en interview King Kong Théorie de Virginie Despentes (livre dans lequel l’autrice s’attaque à cette même Elisabeth Badinter). Petits paradoxes donc… La figure de « l’éternel féminin » contre laquelle se battent tant de féministes est, pour Marlène Schiappa, une figure positive. Elle complimente ainsi Brigitte Macron en utilisant cette expression mot pour mot, et entre guillemets, ce qui laisse supposer qu’elle sait bien à quoi elle fait référence :

Plus tard, le président m’a appelée. J’ai pensé à son épouse. J’étais tellement heureuse pour elle. Enfin, notre pays aurait ce président incroyable, mais il aurait aussi cette femme formidable pour l’encourager entièrement comme elle nous avait tous encouragés pendant cette campagne : avec sa bienveillance, sa gentillesse, son engagement, sa classe naturelle, ses allusions artistiques, son humour ravageur et son sourire irrésistible de « l’éternel féminin ».

Donc ce livre a aussi de quoi faire s’étrangler quelques féministes au coin de ses pages. En même temps, on se doutait déjà depuis un moment que Marlène Schiappa n’était pas la féministe parfaite, et qui l’est ? Mais il est vrai que, parfois, tout cela manque de cohérence. En tant que personnalité publique, censée travailler à l’égalité entre hommes et femmes, on s’attendrait à moins de clichés. Je précise que l’extrait que j’évoque ci-dessus n’en est qu’un exemple. Il y a aussi l’épisode assez choquant du « dragueur » prénommé « Bertrand », qui « a dragué toutes les amies présentes à la conférence » et « ne voit les femmes que comme des objets ». Et voilà Marlène Schiappa, tout d’un coup, « un peu vexée » car Bertrand n’a jamais cherché à la séduire. On pourrait se dire qu’elle devrait être contente d’échapper à un tel homme, mais non ! Elle a un « porte-bébé kangourou rose », ceci explique cela : « ce n’est pas sexy ». Et Marlène Schiappa de conclure, finalement, qu’on est soit mère soit sexy, pas les deux visiblement : « A ce moment-là, me sentir sexy est le cadet de mes soucis. Je me sens bien mieux que ça : je me sens mère. » Bon, personnellement, ce passage m’a beaucoup gêné, car il se finit sur un constat un peu caricatural, et aussi parce que, certes, l’autrice préfère se sentir mère plutôt que sexy, mais quand même, elle aurait bien aimé être draguer par le gros lourd de service… En fait, je crois que le dérangement vient du fait que, avant d’être une lectrice, je suis une femme et que Marlène Schiappa, même si elle est autrice, est aujourd’hui avant tout une femme politique dont le rôle est de changer la place des femmes dans la société. D’où le malaise ambiant…

Bien que ce livre ne soit « ni une communication gouvernementale ni un bilan d’action politique », il n’est pas dénué de velléités politiques, loin de là. N’imaginez pas lire uniquement le récit de la vie quotidienne et de la réussite de Marlène Schiappa. Vous verrez aussi un portrait élogieux d’Emmanuel Macron :

Pendant des mois, du matin au soir et du soir au matin, j’ai donné tout mon temps de cerveau disponible, toute mon énergie, tout mon enthousiasme pour faire élire un président de la République qui comprenne le XXIe siècle. Qui comprenne que ma génération n’aspire pas forcément à la « sécurité de l’emploi », mais au contraire à pouvoir prendre des risques encadrés, créer des entreprises, changer de sphère […]. Enfin, quelqu’un réussissait vraiment, profondément, à nous permettre de conjuguer un ensemble d’aspirations pour notre pays. Quelqu’un incarnait l’autorité de l’Etat, la nation, pleinement, absolument.

C’est enthousiaste, ça l’est même un peu trop… Honnêtement, j’ai été dérangée par ces passages qui, pour moi, sont extrêmement politiques et visent à persuader le lecteur du bien-fondé d’une politique. Mais je ne veux pas m’aventurer dans des considérations politiques, ça n’est pas le lieu : chacun ses convictions. Simplement, il convient de prévenir les lecteurs potentiels de ce livre que, oui, il contient bien des propos politiques. Marlène Schiappa, d’ailleurs, n’hésite pas à reproduire ses discours dans le livre, sous le prétexte de les transmettre à ses filles. On a ainsi sa communication lors de la remise du « prix spécial du jury Laïcité 2017 » ou encore son discours à l’ONU.

Pour autant, Marlène Schiappa n’est pas complètement déconnectée du réel, et elle soulève certains problèmes qui lui reviennent d’ailleurs de régler, comme le harcèlement de rue. Tout en défendant sa loi, elle en démontre l’intérêt, en évoquant la réalité des femmes :

Ce n’est pas faute pour mon père de m’avoir répété ad nauseam de ne jamais laisser quelqu’un entrer derrière moi dans un hall d’immeuble ou dans un sas. A part me murmurer en mon for intérieur : « Merde, je n’aurais pas dû tenir la porte » au moment où je comprenais que le type qui entrait derrière moi n’habitait manifestement pas l’immeuble, cela ne m’a pas été d’un grand secours.

Elle évoque aussi les « sifflets », « remarques », « cris », « insultes », « poursuites », que connaissent les femmes et, nécessairement, elle pense à ses filles et à leur avenir. De tels passages sont touchants, évidemment. Marlène Schiappa, dans ce livre, fait preuve d’humanité et assume ses propos. Elle ose dire des choses, elle les écrit, en sachant qu’elles seront nécessairement reprises et commentées. Et, en cela, elle fait montre d’une certaine sincérité que, je pense, il faut savoir apprécier. Evidemment, elle se met en scène et en rajoute souvent, mais certains passages sont marqués par l’honnêteté et par un vécu partagé par de nombreuses femmes. En fait, ce livre a de l’intérêt car il permet de mieux comprendre et connaître la femme sur les épaules de laquelle est censé reposer notre vie future en France. C’est elle qui est supposée déterminer, parmi quelques autres personnes, la façon dont nous, les femmes, évolueront dans les rues et dans la société demain. Elle a un rôle important, c’est indéniable.

Un tel livre peut, au choix, rassurer ou faire paniquer. La réaction dépendra, je l’imagine, des lecteurs ou lectrices. Personnellement, il ne m’a pas spécialement rassurée. Oui, Marlène Schiappa n’a pas l’air d’être une mauvaise personne, elle est humaine, parfois touchante, bien sûr. Mais, finalement, c’est un sentiment de malaise qui reste après la lecture de ce livre. Je ne peux, finalement, m’empêcher de voir la visée apologétique de ce livre qui cherche à justifier des actions, une politique, à faire son propre portrait, élogieux de préférence. Car il est impossible de dissocier la femme, l’autrice et la politicienne. Elle est ces trois personnes en une, évidemment. Il en est de même pour ce livre, à la fois personnel, teinté de poésie et de tendresse, parfois absurde ou déconcertant, mais aussi particulièrement engagé et orienté politiquement.

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En quelques mots…

parfois émouvant
l’histoire d’une femme
trop politique
ambigu : réel ou mise en scène ?
déconcertant

Carte d’identité du livre

Titre : Si souvent éloignée de vous
Autrice : Marlène Schiappa
Éditeur : Stock
Date de parution : 09 mai 2018

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