#230 Les putes voilées n’iront jamais au Paradis ! – Chahdortt Djavann

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Le résumé…

Ce roman vrai, puissant à couper le souffle, fait alterner le destin parallèle de deux gamines extraordinairement belles, séparées à l’âge de douze ans, et les témoignages d’outre-tombe de prostituées assassinées, pendues, lapidées en Iran. Leurs voix authentiques, parfois crues et teintées d’humour noir, surprennent, choquent, bousculent préjugés et émotions, bouleversent. Ces femmes sont si vivantes qu’elles resteront à jamais dans notre mémoire. À travers ce voyage au bout de l’enfer des mollahs, on comprend le non-dit de la folie islamiste : la haine de la chair, du corps féminin et du plaisir. L’obsession mâle de la sexualité et la tartufferie de ceux qui célèbrent la mort en criant « Allah Akbar ! » pour mieux lui imputer leurs crimes. Ici, la frontière entre la réalité et la fiction est aussi fine qu’un cheveu de femme.

Erotic Islamic female by Max Emadi, an artist living in Los Angeles.

Erotic Islamic female -Max Emadi.

Mon avis…

Il est difficile de commencer une telle chronique sans parler du titre… Pour être honnête, je n’ai même pas lu le résumé du livre avant de le commencer : le titre m’a suffi. Je me suis dit que j’allais me retrouver dans un bouquin franc, cash et probablement violent. J’avais raison. Chahdortt Djavann a même dépassé tout ce à quoi je m’attendais. Je n’ai jamais eu lu un tel livre auparavant, et il me faudra sûrement longtemps avant d’en trouver un qui y ressemble… Si un mot pouvait résumer mon expérience de lecture, je choisirais « choc ». Entre document et fiction, l’auteure nous plonge sans la moindre précaution dans l’horreur pure de l’Iran. Nous pouvons savoir certaines choses sur ce pays, mais on ne les percevra probablement jamais aussi bien qu’en lisant ce livre. Aussi cash que le titre, l’écriture est tranchante, incisive, bien plus affutée qu’un cutter… Les âmes sensibles, évidemment, pourraient être secouées par une telle lecture, mais en même temps c’est un livre terriblement humain et bien plus sensible, justement, qu’on ne pourrait le croire à première vue. L’auteure nous fait découvrir des femmes, des jeunes filles, qui n’ont pas eu la chance de naître dans un pays où leur liberté compte. C’est un roman de la violence, de la cruauté, mais c’est le récit d’une brutalité commune, quotidienne, presque routinière… Jamais je n’aurais pu imaginer une telle chose, et je n’aurais pas cru pouvoir le découvrir dans un livre aussi émouvant et perturbant à la fois. Je partage avec vous quelques lignes qui m’ont particulièrement émue et qui résume parfaitement, selon moi, le projet inédit de Chahdortt Djavann :

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« Je vais nommer ces prostituées, assassinées dans l’anonymat, leur donner la parole pour qu’elles nous racontent leur histoire, leur vie, leur passé, leurs sentiments, leurs douleurs, leurs doutes, leurs souffrances, leurs révoltes, leurs joies aussi. Certaines ont été assassinées sans que nul ne déclare leur disparition, sans que nul ne réclame leur corps ou pleure leur mort. Je vais me glisser dans leur peau, dans leur tête, m’identifier à elles : vivantes, mutines, insolentes, séduisantes, fantasques, sensuelles, provocantes, surprenantes. Foutrement irrespectueuses. Politiquement incorrectes. Iconoclastes. Courageuses. Héroïnes au destin tragique. Ces femmes parleront avec une Liberté Totale, avec une Liberté Absolue. Sans la moindre crainte, puisqu’elles n’ont rien à perdre, puisqu’elles ont déjà tout perdu : leur vie. Assassinées, pendues ou lapidées. Je vais exhumer ces femmes et les faire exister dans votre imaginaire pour le malheur des ayatollahs, et écrire noir sur blanc qu’elles n’étaient pas des souillures, que leurs vies n’étaient pas condamnables, et que leur sang n’était pas sans valeur. […] Je ne chercherai à les décrire ni comme des anges, ni comme des putains, ni comme de pures victimes. Mais comme des femmes. Des Femmes Étonnantes. Et ce livre sera leur sanctuaire. Leur Mausolée. »

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Bon… Si après une telle citation vous n’avez pas encore passé commande du livre de Chahdortt Djavann, je ne comprends plus rien ! Enfin, j’avoue que j’avais tout de même quelques craintes avant de commencer, étant hypersensible… Un livre m’avait déjà provoqué de telles sensations contradictoires, il s’agit d’un roman de Didier Decoin : Est-ce ainsi que les femmes meurent ? Dans les deux cas, il y a celle(s) qu’on assassine et les autres qui sont autour, qui savent ce qu’il se passe mais ne font rien, ou parfois encourage cette cruauté. Le livre de Chahdortt Djavann est un peu différent car la principale justification des crimes est la religion, l’Islam en l’occurrence, qui est devenue une politique à part entière. Les deux s’inspirent de faits réels, ce qui est d’autant plus perturbant. Chahdortt Djavann a dû faire face à un obstacle : le silence qui entoure ces crimes, l’anonymat de ces femmes assassinées… Le meilleur moyen qu’elle a trouvé est donc d’insérer de la fiction dans un livre qui se veut principalement documentaire et informatif. Ainsi, elle peint des portraits de femmes, obligées de prostituer pour survivre, confrontées à un monde où le sexe féminin occupe une place plus basse qu’on pourrait l’imaginer dans la société dans laquelle nous évoluons en tant qu’occidentaux.

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Ce livre, c’est un plongeon glacial dans des esprits et des corps torturés, à des milliers de kilomètres de nos propres esprits et corps… Le lecteur devient un voyeur, souvent mal à l’aise, mais encore plus souvent ému. Quand la dernière page est tournée, il faut trouver la force de regarder autour de soi ce que l’on a, de contempler la rue, dehors, le calme ou l’agitation rassurante… Il faut quelques jours pour respirer normalement, et il me faudra probablement toute ma vie pour ne pas associer ce livre au pays qu’il décrit. Etant très intéressée par les religions et la politique, en particulier grâce à mes études de Sciences Po (avant de me lancer dans les Lettres Modernes), et je savais déjà certaines choses peu reluisantes sur l’Iran… Ce livre n’arrange rien… Mais il révèle une réalité très dérangeante… Chahdortt Djavann nous raconte tout ce qu’un pays entier aimerait qu’on ne révèle jamais. Derrière les restes de la civilisation persane, qui attirent chaque année des milliers de touristes à Téhéran, se cache des horreurs sans nom, sur lesquelles l’auteure propose de mettre des mots. Ces mots, ainsi que les paroles qu’elle offre à ces femmes si éloignées et pourtant si proches de nous, n’auront de force que si nous sommes là pour les lire. C’est pour cela que je voulais partager avec vous cette expérience de lecture qui vous marquera durablement.

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Ma note…

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2 réflexions sur “#230 Les putes voilées n’iront jamais au Paradis ! – Chahdortt Djavann

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