#401 La Douleur – Marguerite Duras

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Le résumé…

La dernière guerre, Marguerite Duras l’a vécue tout à la fois comme femme dont le mari avait été déporté, comme résistante, mais aussi, comme écrivain. Lucide, étonnée, désespérée parfois, elle a, pendant ces années, tenu un journal, écrit des textes que lui inspirait tout ce qu’elle voyait, ce qu’elle vivait, les gens qu’elle rencontrait ou affrontait.

Mon avis…

Qui ne connaît pas Marguerite Duras ? Vous allez peut-être me dire : « Hé ! Juliette, ton article ne sert à rien, on sait tous qui elle est et elle n’a pas besoin de toi pour être lue ! » Oui, c’est vrai. Mais j’ai pris l’habitude ici de vous parler de classiques que je découvre ou redécouvre avec grand plaisir, et La Douleur en fait partie. Ce n’est pas à proprement parler un roman, mais plutôt un récit autobiographique, une longue confidence, celle de Marguerite Duras elle-même, qui nous raconte son vécu de la Seconde Guerre mondiale. Dans la France occupée, Duras est à la fois l’épouse de Robert Antelme, déporté à Buchenwald et Dachau, une résistante, une écrivaine et aussi une amante. Femme jeune et instable, elle constate avec désespoir que l’attente du retour de son mari, à la libération des camps, devient vite insupportable. Pourquoi ne revient-il pas ? Où est-il ? Surtout, est-il mort ? Chaque minute qui s’écoule est insoutenable et douloureuse. C’est dans ces conditions que Marguerite Duras écrit la première partie de son récit : ses errances mentales, son angoisse lancinante qui la pousse à fantasmer la mort de son mari, son impatience maladive, l’amour qui disparaît mais l’attachement qui persiste, puis la confrontation à Robert qui revient brisé… C’est un texte vif, poignant, qui met profondément mal à l’aise, mais pour le meilleur. Duras nous bouleverse, nous entraîne du côté viscéral de l’inquiétude, qui confine à la peur de tout perdre. Lire ce livre est douloureux, c’est vrai, comme si elle nous communiquait à travers ses mots tous ses sentiments à ce terrible moment de sa vie.

Néanmoins, La Douleur, ce n’est pas seulement le récit de cette attente et de ce retour terrible de Robert Antelme. C’est aussi la vie de résistante de Marguerite Duras. Elle raconte sa relation ambiguë et dangereuse avec un collaborateur, dit Pierre Rabier, et ses liens avec un groupe de résistants. Elle décrit son implication, non avec fierté et héroïsme, mais parfois avec un certain dégoût, une amertume, ou bien avec beaucoup de plaisir. Présenter une Résistance idéalisée et caricaturale n’est pas le but de Marguerite Duras, qui n’hésite pas, au contraire, à en montrer les aspects les plus repoussants et terribles. La torture, les exécutions sommaires, la jouissance qu’on en retire parfois… Tout est passé au crible de la confidence sans concession. Le récit de Duras est passionnant dans ce qu’il a d’original. Elle ne dresse aucune barrière, aucune limite. Tout est dit et doit être dit. La littérature permet cette expression sans filtre. Le style durassien la porte à la perfection. Vous l’aurez compris, La Douleur n’est pas de tout repos à lire, mais c’est un texte qui secoue et ne peut pas laisser indifférent. Il est probablement le récit le plus personnel de Duras, et le plus choquant aussi.

Carte d’identité du livre

Titre : La Douleur
Autrice : Marguerite Duras
Éditeur : Folio
Date de parution : 1985

5 étoiles

#396 Cris – Laurent Gaudé

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Le résumé…

Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore, retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front,  » l’homme-cochon « . A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix de ses compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité.

« Je garde la tête baissée. Je ne veux pas qu’ils me voient. Je ne veux pas leur laisser voir ce que sera leur visage épuisé. Je suis le vieillard de la guerre. »

Mon avis…

Aujourd’hui, je vous parle d’un livre que j’ai lu et relu plusieurs fois maintenant, et que je ne vous ai pourtant jamais présenté sur le blog… Il s’agit du premier roman d’un auteur que vous connaissez peut-être, j’ai nommé : Laurent Gaudé. Il a notamment publié La Mort du roi Tsongor, ou encore Le Soleil des Scorta, respectivement prix Goncourt des lycéens 2002 et prix Goncourt 2004. Avant d’écrire Cris, Laurent Gaudé était auteur de pièces de théâtre, et on retrouve cette influence dans le roman car il se compose d’une succession de petits monologues intérieurs de nombreux personnages. Il y a d’abord Jules, qui ouvre et clôt chaque chapitre (il y a en tout cinq sections dans ce roman, comme les cinq actes d’une tragédie). Jules quitte le front pour partir en permission, il s’éloigne de ses camarades mais leur souffrance ne le quitte pas. Plus il prend ses distances physiquement, plus l’idée de véhiculer la parole des soldats auprès du reste du pays s’impose à lui. Il y a aussi le gazé, dont on ignore l’identité, qui agonise quelque part entre le front allemand et le front français. Il y a Marius et Boris, qui s’aventurent à la poursuite du mystérieux « homme-cochon », cette créature mi-humaine mi-animale qui pousse des cris terribles dans le no man’s land. J’ai personnellement toujours été fascinée par ce personnage d’homme-cochon, qui est porteur d’une valeur allégorique certaine, représentant notamment la guerre et la destruction. Il y a également le Lieutenant Rénier, incarnation de l’homme du siècle passé, qui voit la guerre moderne détruire tout ce qu’il pensait savoir. Laurent Gaudé introduit aussi un personnage de médecin, qui regarde avec dépit et désespoir les blessés affluer, tout en étant conscient qu’il se bat contre une force bien plus grande que lui : la mort. Il y a aussi Ripoll, Dermoncourt, Messard et Castellac, qui appartiennent à la relève et connaissent les combats en première ligne. Sans oublier leur camarade Barboni, qui est touché par la folie et perd toute son humanité dans la bataille. Enfin, last but not least, M’Bossolo, un soldat venu d’ailleurs, plus exactement un tirailleur sénégalais, qui apparaît à la fin du roman et ramène avec lui l’espoir.

« Je ne pensais pas que la mort pouvait avoir le visage d’un gamin de dix-huit ans. Ce gamin-là, avec ses yeux clairs et son nez d’enfant, c’était ma mort. »

Vous le voyez, c’est une importante galerie de personnages que nous propose de découvrir Laurent Gaudé qui, dans son roman, développe toute une déclinaison de cris. Cris d’espoir, cris d’horreur, cris de folie, cris de souffrance, cris de lamentation, cris de charge au combat… En se mettant dans l’esprit de tous ces soldats si différents, il nous propose une multitude de perceptions de l’événement et redonne toute son humanité à la guerre, tout en montrant sa sauvagerie la plus terrible. C’est un roman très original et absolument fascinant que Cris. Pour tout vous dire, j’ai décidé de mettre ce livre au programme de mon cours sur la littérature de guerre. J’enseigne à l’université à partir de l’année prochaine et je me suis dit que ce roman s’intégrerait parfaitement dans un enseignement qui proposerait de réfléchir au retour du thème de la Grande Guerre dans la littérature contemporaine, que vous avez forcément remarqué, avec des livres comme Au revoir là-haut (Pierre Lemaitre), La chambre des officiers (Marc Dugain), Un long dimanche de fiançailles (Sébastien Japrisot), Les fleurs d’hiver (Angélique Villeneuve), Frère d’âme (David Diop), et j’en passe de nombreux… Cela permet de questionner beaucoup de notions : mémoire, filiation, héritageCris est aussi un livre très court qui, dans sa forme, est vraiment accessible pour un public assez jeune. Je ne connais personne ayant lu ce livre qui ne l’a pas aimé ! C’est une bonne entrée dans l’œuvre de Laurent Gaudé mais aussi un bon moyen de découvrir la Première Guerre mondiale.

« Fusils cassés, cadavres, planches de bois, fils de barbelés, nous foulons les excréments de la guerre. »

Carte d’identité du livre

Titre : Cris
Auteur : Laurent Gaudé
Éditeur : Livre de Poche
Date de parution : 19 octobre 2005

5 étoiles

#395 Le triomphe des ténèbres (la saga du Soleil noir, t.1) – Giacometti et Ravenne

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Le résumé…

1938. Dans une Europe au bord de l’abîme, une organisation nazie, l’Ahnenerbe, pille des lieux sacrés à travers le monde. Elle cherche des trésors aux pouvoirs obscurs destinés à établir le règne millénaire du Troisième Reich. Son maître, Himmler, envoie des SS fouiller un sanctuaire tibétain dans une vallée oubliée de l’Himalaya. Il se rend lui-même en Espagne, dans un monastère, pour trouver un tableau énigmatique. De quelle puissance ancienne les nazis croient-ils détenir la clé ? À Londres, Churchill découvre que la guerre contre l’Allemagne sera aussi celle, spirituelle, de la lumière contre les ténèbres.

Tristan, le trafiquant d’art au passé trouble ; Erika, une archéologue allemande ; Laure, l’héritière des Cathares… : dans le premier tome de cette saga, l’histoire occulte fait se rencontrer des personnages aux destins d’exception avec les acteurs majeurs de la Seconde Guerre mondiale.

Mon avis…

Cela faisait très longtemps que je voulais lire un roman de Giacometti et Ravenne. J’ai donc sauté le pas avec leur tout dernier en poche, le premier tome de la saga du Soleil noir, j’ai nommé : Le triomphe des ténèbres. J’ai vraiment été séduite par le résumé qui mêlait à la perfection Histoire, occultisme et aventure. Et je n’ai clairement pas été déçue. Le livre tient ses promesses, en nous faisant plonger dans les plus profonds mystères du nazisme et la fascination de certains leaders du parti pour l’ésotérisme. Les personnages ont des parcours originaux et singuliers, et ils se trouvent pourtant tous réunis dans une étrange quête : celle d’une relique, que les nazis considèrent comme une arme capable de leur faire gagner la guerre. Je me suis beaucoup attachée à tous ces personnages, et j’ai apprécié la place de choix laissée aux femmes. Remarquons aussi la présence de personnages historiques, tels Churchill, Hitler, Himmler, etc. qui prennent vie aux côté de personnages imaginaires pleins de reliefs.

Ce que j’ai aussi adoré dans ce roman, c’est que l’on se divertit avec une histoire absolument passionnante et pleine de suspense, et que l’on apprend également des choses. Docere et placere, dirait Horace. A la fin du livre, on trouve d’ailleurs quelques explications permettant de faire la part de vérité dans la fiction. Giacometti et Ravenne se documentent beaucoup, et cela se ressent sans jamais alourdir le récit. On découvre la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation sous un autre angle. C’est extrêmement stimulant pour le lecteur, sur le plan intellectuel. Le triomphe des ténèbres m’a rendue accro et c’est aussi un livre captivant dont j’ai parlé à mes proches avec beaucoup de plaisir. Honnêtement, j’avais vraiment envie de bondir sur le tome 2, mais je vais devoir attendre sa sortie en poche… Patience, patience… mais j’ai hâte ! En attendant, peut-être vais-je reporter mon attention sur leurs autres livres, qui ont l’air tout aussi passionnants. Clairement, Giacometti et Ravenne ont le don pour la narration simple et efficace. Si vous ne connaissez pas et que vous aimez les thrillers ésotériques ou les romans historiques, sautez vite sur leurs livres !

Carte d’identité du livre

Titre : Le triomphe des ténèbres (la saga du Soleil noir, t.1)
Auteurs : Éric Giacometti et Jacques Ravenne
Éditeur : Le Livre de Poche
Date de parution : 15 mai 2019

5 étoiles

 

#380 L’Oiseau moqueur et autres nouvelles – Jean Rhys

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Le résumé…

Porte d’entrée magnifique dans l’œuvre de Jean Rhys, ce recueil de nouvelles, restées longtemps inédites en français, nous entraîne dans la bohème de l’Europe d’avant guerre, Vienne la magnifique, Paris et ses cafés, puis plus loin encore, au-delà des océans, vers les souvenirs d’enfance ensoleillés des Caraïbes.
Poète, lady, rêveur pathétique ou amoureuse éperdue, les personnages de Jean Rhys arpentent la vie avec pour seul bagage la nostalgie, le bonheur enfui, et toujours cet humour sombre, si bien dosé.

Mon avis…

Il y a certains livres que l’on voudrait vraiment aimer, dès qu’on apprend leur existence. C’est exactement ce qui m’est arrivé pour ce recueil de nouvelles de Jean Rhys. J’ai découvert cette autrice il y a quelques années avec La Prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea), inspiré de Jane Eyre, le célèbre roman de Charlotte Brontë. Donc, quand j’ai vu ce recueil dans le catalogue des éditions Denoël, je n’ai pas hésité un seul instant, et j’ai sauté dessus ! Ces nouvelles relatent de petites histoires qui se passent au XXe siècle, en particulier à Paris et à Vienne. Mais plusieurs autres lieux sont explorés. Pour être très honnête, je m’attendais à retrouver une forme de révolte assez marquée dans ces textes, et des émotions plus profondément explorées… Néanmoins, j’ai trouvé l’ensemble de ces nouvelles assez plates et, avec le recul de la lecture, aucune ne me reste véritablement en mémoire, sauf peut-être « Le Sidi ». Certaines nouvelles sont vraiment agréables à lire, mais l’ensemble n’est pas marquant… Je n’ai pas retrouvé la plume de Jean Rhys dans La Prisonnière des Sargasses. Ce sont néanmoins des nouvelles intéressantes à découvrir si l’on connaît déjà un peu l’écriture de Jean Rhys, car elles permettent d’en voir l’évolution. Vous l’aurez compris, c’est une petite déception pour moi, malheureusement… Je n’ai encore jamais été déçue depuis le début de mon partenariat avec les éditions Denoël mais, comme quoi, tout peut arriver !

Carte d’identité du livre

Titre : L’Oiseau moqueur et autres nouvelles
Autrice : Jean Rhys
Traducteur : Jacques Tournier
Préface : Christine Jordis
Éditeur : Denoël
Date de parution : 23 mai 2019

3 étoiles

Merci aux éditions Denoël pour cette lecture.

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#378 L’aimée – Renée Vivien

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Le résumé…

Lorély, intellectuelle et salonnière réputée, inspire à la narratrice un amour passionnel et destructeur. Celle-ci en oublie sa tendre amie, Ione, qui en meurt de chagrin. Lorély l’infidèle devient alors celle par qui le drame est arrivé. Viennent d’autres amantes, figures salvatrices ou démons séducteurs, brouillant les pistes dans le jeu amer de tromperie et de pardon qui oppose et réunit tour à tour la narratrice et Lorély.

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Mon avis…

Aujourd’hui, je vous parle non seulement d’un livre, mais aussi d’une maison d’éditions : Talents hauts. Vous en avez peut-être déjà entendu parler. Il s’agit d’une ME jeunesse, créée en 2005, qui choisit de publier des livres qui vont à l’encontre des clichés, des discriminations, des distinctions de genres, etc. L’un de leurs projets est ainsi de proposer la réédition de textes oubliés, car ils sont l’œuvre d’autrices qui, principalement en raison du fait qu’elles étaient des femmes, ont été condamnées à être effacées des histoires littéraires et des rayonnages des librairies. Cette collection très récente s’appelle « Les plumées », pour les raisons que l’on imagine. Vous pouvez y découvrir Isoline, un texte de Judith Gautier (je vous avais déjà parlé de cette autrice en proposant une brève chronique des Mémoires d’un éléphant blanc), ou encore Marie-Claire de Marguerite Audoux, ou bien Trois soeurs rivales de Marie-Louise Gagneur et, un peu plus connu, La Belle et la Bête de Gabrielle-Suzanne de Villeneuve. Aujourd’hui, c’est d’un autre livre que je vous parle : L’aimée de Renée Vivien. C’est un texte qui avait déjà paru sous le titre Une femme m’apparut, mais qui était depuis tombé dans l’oubli…

« Dans une demi-clarté à la magie singulière, une Femme m’apparut… […] Instinctivement, je redoutai le commandement de son regard, la courbe impérieuse de ses lèvres. Ses cheveux la nimbaient d’un perpétuel clair de lune. »

Alors, avant de rentrer dans le détail de ce magnifique texte, j’aimerais vraiment remercier les éditions Talents hauts pour ce superbe projet, qui est d’une importance capitale dans la vie littéraire actuelle. Mettre en lumière les autrices est tout simplement une nécessité aujourd’hui, et cette maison d’éditions le fait avec beaucoup de goût, de subtilité, de fraîcheur. Merci.

« J’attendais Lorély dans un boudoir glauque où les bibelots semblaient jetés çà et là au gré d’une main impatiente. On y sentait le caprice et le désordre d’un esprit fantasque. Des fleurs éclataient partout en gerbes, en fusées, en masses touffues… C’étaient des lys tigrés ouvrant leurs vastes corolles d’où s’exhalait la violence du parfum, des grappes d’orchidées bleues retombant avec une grâce triste, des gardénias, si fragiles que le frôlement le plus doux les eût flétris, blêmissant à côté de roses blanches. »

Si Talents hauts est une maison d’édition jeunesse, il s’avère que les livres de la collection « Les plumées » sont, dans toutes les librairies dans lesquelles j’ai cherché, rangés dans les rayons de littérature générale. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit de textes littéraires assez anciens, peut-être, mais aussi par le vocabulaire, parfois compliqué. Or, je tiens à souligner que l’ensemble est compréhensible y compris d’un lectorat jeune. Tout dépend, je pense, de la maturité des lecteurs et lectrices. Le mieux étant de mettre le livre entre leurs mains et de les laisser décider si cela les intéresse ou non. Ce sont donc aussi des textes qui sont accessibles aux adultes. Bref, il est possible de les lire presque à tout âge. Et je n’ai donc pas boudé mon plaisir.

« Aucune parole de sagesse ne vaut le rire de la folie »

Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans ce « roman », que j’hésite même à appeler ainsi pour cette raison. Il s’agit d’un texte qui aborde les questions de l’amour, de la passion, de la peine qui peut en découler. Renée Vivien traite ici de la relation entre deux femmes, et ce n’est pas pour rien que cette autrice est surnommée Sapho 1900, d’après le nom de la célèbre poétesse de l’Antiquité, qu’elle a traduite et adaptée, contribuant ainsi à en faire le symbole des amours lesbiens. L’aimée, dans lequel on retrouve cette influence, est vraiment un livre absolument splendide, très poétique. L’écriture et le style de l’autrice sont exceptionnels. Il s’agit d’un texte en grande partie autobiographique, car il est inspiré de sa relation avec Nathalie Barney, une femme qu’elle a tendrement aimée et qui l’a beaucoup fait souffrir. Tout cela est fort bien expliqué dans la petite préface de Nicole G. Albert, docteure et spécialiste de la littérature décadente. L’ensemble du livre est assez métaphorique parfois, nimbé de mystère, auréolé de douceur également, comme s’il incarnait le sentiment même de l’amour. J’ai vraiment été séduite par cette lecture, qui mérite en effet d’être redécouverte pour sa grande qualité stylistique et sa profondeur qui n’ont rien à envier aux plus grands chefs d’œuvre reconnus de la littérature.

Carte d’identité du livre

Titre : L’aimée
Autrice : Renée Vivien
Éditeur : Talents Hauts
Date de parution : 21 février 2019

5 étoiles

#377 Écouter le noir – Collectif

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Le résumé…

Les grands noms du thriller français mettent nos sens en éveil.

Treize auteurs prestigieux de noir sont ici réunis et, si chacun a son mode opératoire, le mot d’ordre est le même pour tous : nous faire tendre l’oreille en nous proposant des récits qui jouent avec les différentes définitions de l’audition.

Dans ces nouvelles, ils ont donné libre cours à leur noire imagination pour créer une atmosphère, des personnages inoubliables et une tension qui vous happeront dès les premiers mots… et jusqu’à la chute. Éclectique et surprenant, ce recueil renferme onze expériences exceptionnelles de lecture.

Laissez-vous chuchoter à l’oreille, venez Écouter le noir.

Mon avis…

C’est sur l’initiative d’Yvan Fauth, du blog EmOtionS, qu’est né le recueil de nouvelles Écouter le noir. Il a proposé à quelques auteurs et autrices de thrillers, romans policiers et romans noirs, d’écrire autour du mot « audition ». Cela donne des récits très différents les uns des autres, dans lesquels nous pouvons retrouver la patte de chacun.e, tout en laissant une grande place à la surprise ! Vous trouverez dans ce livre treize écrivain.e.s et onze histoires écrites par :

Barbara Abel et Karine Giebel ♦ Jérôme Camut et Nathalie Hug ♦ Sonja Delzongle ♦ François-Xavier Dillard ♦ R.J. Ellory ♦ Nicolas Lebel ♦ Sophie Loubière ♦ Maud Mayeras ♦ Romain Puértolas ♦ Laurent Scalese ♦ Cédric Sire

Un casting 5 étoiles donc. Vous vous en doutez, il est difficile de donner un avis très détaillé sans gâcher le plaisir de la lecture et sans en révéler trop. Je me contenterais donc de vous dire que ce livre est un recueil de textes éclectiques, qu’il y en a pour tous les goûts et que vous ferez, je le pense, de très belles (re)découvertes.

J’ai trouvé qu’ouvrir l’ouvrage sur la nouvelle de Barbara Abel et Karine Giebel était vraiment une idée formidable car ce texte, « Deaf », met tout de suite dans l’ambiance. On part pour une escapade mortelle, ça secoue, c’est sec, net, précis : en un mot, efficace.

J’ai personnellement beaucoup aimé la deuxième nouvelle, celle de Sonja Delzongle, « Tous les chemins mènent au hum », qui fait expérimenter au personnage le bruit, le silence… Lequel est l’enfer ?

J’ai aussi particulièrement apprécié la nouvelle de Nicolas Lebel, « Sacré chantier », qui s’attaque à sujet profondément d’actualité, et de façon très originale et moderne, avec son humour et son côté décalé caractéristique.

Celle de François-Xavier Dillard, « Ils écouteront jusqu’à la fin », m’a aussi beaucoup marquée, avec une plongée dans les méandres les plus obscurs de la musique classique

La nouvelle de Romain Puértolas, « Fête foraine », m’a bien fait rire. C’est peut-être la moins « noire » de toutes, mais elle est vraiment dans le thème et très originale.

Celle de Cédric Sire, sans surprise, était tout aussi waouh, parfaite. « Le diable m’a dit » était vraiment la nouvelle idéale pour clore le recueil.

Bon, je ne vous ai pas parlé de tous les récits, je vous laisse le soin de les découvrir par vous-même. Une chose est sûre, vous allez passer un bon moment. Je recommande vraiment ce livre pour les fans de thrillers et romans noirs, pour ceux qui veulent découvrir également, et pourquoi pas pour faire un beau cadeau ? Après tout, ce bouquin a été conçu par un amoureux des livres, avec des amoureux des livres, pour des amoureux des livres ! À découvrir.

Carte d’identité du livre

Titre : Écouter le noir
Auteurs et autrices : Collectif
Dirigé par : Yvan Fauth
Éditeur : Belfond
Date de parution : 16 mai 2019

5 étoiles

Merci aux éditions Belfond et à NetGalley pour cette lecture.

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#374 M. O. Modus operandi, tome 1 : La secte du Serpent – Nathalie Cohen

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Le résumé…

Rome, en l’an 54, sous le règne de Néron. De riches pères de famille, atteints d’un mal étrange, trouvent la mort le soir chez eux dans divers quartiers de la ville. L’homme qui se charge de l’enquête découvre petit à petit que ces disparitions sont l’œuvre concertée d’un mystérieux groupe de jeunes gens qui suivent toujours le même mode opératoire.
L’enquêteur, Marcus Tiberius Alexander, est un vigile gradé des patrouilles dites « les yeux de Rome», chargées de circonscrire les incendies et la délinquance nocturne. Il est aux prises avec Lucius Cornelius Lupus, un jeune et ambitieux fils de sénateur, dévoré par la passion du jeu. Le premier, d’origine étrangère, met tout en œuvre pour resserrer l’étau sur le second, favorisé par son rang. Mais la vérité qu’il met au jour est terrifiante.

Mon avis…

Aujourd’hui, je vous parle du premier tome d’une série intitulée Modus Operandi. Cette expression latine, une fois traduite en français, veut dire : mode opératoire… Vous l’aurez compris, il s’agir d’un « polar », sauf qu’il est assez original ! En effet, il s’agit d’un polar antique, dont l’intrigue se déroule à Rome, au 1er siècle après JC. L’empereur Néron prend le pouvoir à la suite de Claude, à partir de l’an 54 et, dans ce tome, nous découvrons les premiers mois tumultueux de son règne. Le contexte historique est donc assez étonnant pour un roman policier et change de ce que l’on a l’habitude de voir. Nous sommes dix ans avant le grand incendie de Rome, et c’est justement un pompier que nous suivons dans son enquête. Le jeune homme, Marcus Tiberius Alexander, est un étranger à Rome et subit les brimades et les moqueries de beaucoup de personnes, y compris de son « frère adoptif ». Il représente un peu l’outsider à qui l’on donne enfin l’occasion de briller et de montrer sa valeur.

Je dois avouer que la lecture des premières pages m’a un peu perturbée. En effet, j’ai été très surprise par le style de l’autrice, et en particulier le niveau de langue adopté. Il est vrai qu’on ne s’attend pas nécessairement à trouver un vocabulaire parfois familier dans la bouche de personnages de l’Antiquité. Néanmoins, une fois que l’on est habitué, je trouve que cela sert l’intrigue dans sa globalité. En effet, nous nous sentons ainsi plus proche des personnages, et cela tranche avec l’idée parfois stéréotypée que l’on se fait de la société romaine. J’imagine que les hommes de l’Antiquité avaient, eux aussi, une manière plus « populaire » de s’exprimer que le latin classique tel qu’on le connaît. Ce serait une question à poser à Nathalie Cohen, puisqu’elle enseigne justement le latin ! Elle est passionnée par l’Antiquité et, en effet, cela se ressent. Elle nous emporte dans un univers singulier et assez méconnu, et je trouve qu’elle nous permet de mieux connaitre la société romaine, que l’on a parfois du mal à appréhender, en tant que lecteurs du XXIe siècle. J’ai appris des choses sur le fonctionnement de la cité, à travers un roman qui se lit vraiment très bien ! Il n’y a pas de descriptions inutiles, au contraire, il y a un certain nombre de dialogues, et l’enquête est prenante. Je dirais enfin que c’est un premier tome qui intrigue, qui installe des bases solides pour une série prometteuse ! Affaire à suivre, donc.

Carte d’identité du livre

Titre : M.O. : Modus Operandi, tome 1 : La secte du serpent
Autrice : Nathalie Cohen
Éditeur : Denoël
Date de parution : 11 avril 2019

4 étoiles

Merci aux éditions Denoël pour cette lecture.

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#346 Gwendy et la boîte à boutons – Stephen King et Richard Chizmar

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Le résumé…

Trois chemins permettent de gagner Castle View depuis la ville de Castle Rock : la Route 117, Pleasant Road et les Marches des suicidés. Comme tous les jours de cet été 1974, la jeune Gwendy Peterson a choisi les marches maintenues par des barres de fer solides qui font en zigzag l’ascension du flanc de la falaise. Lorsqu’elle arrive au sommet, un inconnu affublé d’un petit chapeau noir l’interpelle puis lui offre un drôle de cadeau : une boîte munie de deux manettes et sur laquelle sont disposés huit boutons de différentes couleurs. La vie de Gwendy va changer. Mais le veut-elle vraiment ? Et, surtout, sera-t-elle prête, le moment venu, à en payer le prix ? Tout cadeau n’a-t-il pas sa contrepartie ?

Mon avis…

C’est avec bonheur que je retrouve Stephen King, dont je n’ai pas lu de textes depuis un petit moment. Au départ, je m’attendais à ce qu’il soit question d’une boîte à boutons type boîte à couture, mais pas du tout ! Gwendy se voit offrir, par un homme très étrange, une boîte dans laquelle se trouvent des boutons sur lesquels elle peut appuyer… mais les conséquences de cet acte seront lourdes, très lourdes… Grâce à cette boîte, elle mène une vie a priori parfaite, tout lui réussit, mais très vite elle devinera le revers de la médaille… En apparence, il s’agit d’une nouvelle fantastique. Mais, très vite, on voit la dimension métaphorique du texte. Oui, cette drôle de boite à boutons, effectivement, existe. Pas sous cette forme, peut-être, mais presque. Stephen King et Richard Chizmar nous propose de porter un regard original sur notre monde. A travers leur imagination, nous devinons la silhouette de nos propres vies. J’ai beaucoup aimé cette lecture, ponctuée de belles illustrations de Keith Minnion. Simplement, il faut accepter une certaine frustration car le format de la nouvelle nous prive de nombreux éclaircissements. La fin est en quelque sorte ouverte, on ne comprend pas le fin mot de toute l’histoire, mais on peut se laisser aller aux suppositions. C’est un récit qui, en tout cas, nous trotte dans l’esprit un petit moment. A lire quand on aime Stephen King, mais aussi un bon moyen de le découvrir !

Carte d’identité du livre

Titre : Gwendy et la boîte à boutons
Auteurs : Stephen King et Richard Chizmar
Illustrateur : Keith Minnion
Traducteur : Michel Pagel
Éditeur : Le Livre de Poche
Date de parution : 05 septembre 2018

4 étoiles

Merci aux éditions Le Livre de Poche et à NetGalley pour cette lecture.

#342 Chers monstres – Stefano Benni

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Le résumé…

Et si les “monstres” d’aujourd’hui, nous suggère Stefano Benni dans ce recueil de nouvelles, ne ressemblaient en rien à ceux des légendes ? Son Dracula est victime d’un redoutable inspecteur des impôts, le doux M. Zéphyr voit son identité niée par la rébellion inexplicable de tous les distributeurs bancaires. Déclinant les multiples visages de la peur, l’auteur pointe les effets dévastateurs des technologies dites avancées, qui transforment de charmantes lolitas en véritables érynies, mais il revisite aussi, en les détournant, les contes pour enfants comme Hänsel et Gretel, ou rend hommage à son maître, Edgar Poe. Qu’il nous convie à une enquête policière menée dans le monde des chats pour démasquer un tueur en série ou qu’il parodie les films d’horreur, Benni nous entraîne dans d’infinies variations autour d’un thème qui nous fascine depuis toujours, peut-être parce que ce sont nos propres “monstruosités” – la lâcheté, l’égoïsme – qu’il reflète ou parce que, comme le dit le narrateur dans L’Histoire de la sorcière Charlotte, avoir peur est un sentiment profondément ambivalent, à la fois terrible et délicieux…

Mon avis…

Aujourd’hui, je vous parle d’un livre original, il s’agit de Chers monstres de Stefano Benni. C’est un recueil de nouvelles complètement déjanté, dans lequel on rencontre aussi bien des vampires, des sorcières, des momies, qu’Hänsel et Gretel, Michael Jackson, un groupe de K-Pop et un arbre tueur ! Bref, un drôle de melting-pot dans ce bouquin ! Chaque nouvelle a son charme propre, son atmosphère bien à elle. Parfois on rit, parfois on frissonne, Stefano Benni maîtrise son écriture et ses situations. Et, entre contes fantasques et contes cruels, il nous révèle toutes les facettes de l’être humain, ou plutôt tous ses mauvais côtés… Préparez-vous à voir l’horreur sous toutes ses formes, mais toujours avec un regard décalé. Parfois, on reconnaît avec plaisir de vieilles histoires bien connues, des contes de notre enfance, des légendes que l’on se disait petits, mais tout cela remis au goût du jour. En même temps, ce ne sont pas que des histoires basées sur l’humour, ce sont aussi des textes dignes d’Edgar Allan Poe – auquel l’auteur rend d’ailleurs hommage – qui nous tiennent grâce à un suspense haletant. Je ne peux pas en dire trop car ce sont des textes très courts qui ont tous leur intrigue propre et qui se caractérisent par les surprises qu’ils réservent, mais je peux affirmer que ce petit livre, assez méconnu, plaira beaucoup aux amateurs de lectures perchées. Si vous aimez les délires littéraires en tous genres, vous serez vraiment gâté ! On ne s’ennuie pas une seule seconde.

Carte d’identité du livre

Titre : Chers monstres
Auteur : Stefano Benni
Traductrice : Marguerite Pozzoli
Éditeur : Actes Sud
Date de parution : 05 avril 2017

5 étoiles